Ceux qui produisent ne sont pas ceux qui récoltent
Je suis jurassien
Le Jura est constitué par trois niveaux d’altitude principaux. Ce département, qui est aussi une montagne, a vu son développement social se distinguer selon ces trois niveaux tout au long de son histoire.
- La plaine vallonnée, je suis né dans cette plaine, a permis le développement des vignobles. Ici, nous avons tous des ancêtres vignerons, toutes les maisons possèdent d’immenses caves, les vignerons ont toujours bien vécu de leur production, qu’ils maîtrisent depuis la culture de la vigne jusqu’à la vente des vins. Plus récemment, dans ce bas Jura comme on l’appelle, se sont développés les services du tertiaire et l'administration.
- Les premières hauteurs qu’on appelle Premier Plateau sont traditionnellement l’espace de l’agriculture et de l’élevage. C’est plat, d’un climat plus rigoureux qu’en bas, c’est là qu'étaient les granges à foin qui ont donné leur nom à de nombreux lieux-dit et même localités, comme Granges sur Baume. Seulement sur ce plateau la terre est pauvre car sa couche est peu épaisse, la roche jurassienne apparaît rapidement à 15 ou 20 cm. Pour la vigne c’est suffisant, mais pour les vaches ce n’est pas terrible, surtout lorsqu’elles sont nombreuses.
- Le Haut Jura constitue quant à lui la plus haute altitude du département. Les hivers rudes et les reliefs montagneux n’ont pas permis le développement d’une culture ni d’un élevage important. Ici c’est l’industrie, notamment à travers la micro mécanique, qui s’est imposée. Durant les longs hivers les employés usinaient chez eux les pièces qui servaient par exemple à l’horlogerie. Puis le tourisme, comme dans la plaine, s’est également développé.
Dans le film Vingt Dieux, on retrouve l’esprit des gens du premier plateau. Les protagonistes sont toujours agriculteurs, de milieux modestes, avec une personnalité vraie, une attitude familiale et amicale. L’histoire nous dit que malgré un travail difficile et courageux, les éleveurs qui produisent du lait ont du mal à en vivre. C’est vrai aujourd’hui comme hier. Ceux qui produisent la matière première du Comté, le fromage le plus vendu en France, n’en retirent pas grand chose. Le protagoniste du film, qui l’a compris, veut produire son propre Comté avec son lait, ou pour le moins celui de son amie, afin de récolter les bénéfices de son travail. Mais les caves d’affinages, les entreprises qui commercialisent le fromage et l'administration qui verrouille les AOC dominent l’activité et ne laissent personne y entrer. Dans l’agriculture et l’élevage, ceux qui produisent ne sont pas ceux qui récoltent ! Et ce, principalement par fatalité géographique, car paradoxalement dans le Jura ont produit du lait (et du blé), sur les terres les plus pauvres qui donneront pourtant les plus gros bénéfices une fois que la nature, aidée par l’homme, l’aura transformée en fromage. Le problème n'est pas que commercial, il est aussi environnemental. En effet, la demande provoquée par la production intensive des fabricants de fromage oblige ces éleveurs à intensifier à leur tour leur activité. Ce qui provoque l’appauvrissement d’un sol déjà très pauvre par l’accroissement des troupeaux de vaches, et surtout induit la contamination des sols environnants : très peu de terre permet une infiltration rapide du purin des trop nombreux bovins dans les roches calcaires très poreuses, et ce, directement du premier plateau, dans les rivières et lacs environnants.
Quel est le rapport avec l’activité touristique ?
À part la contamination par le surpeuplement, que ce soit des vaches ou des touristes, il s’agit surtout d’insister sur le fossé culturel et économique entre ceux qui produisent et ceux qui vendent. Et ce, à cause dans les deux cas d’une fatalité géographique : différence entre les pays dit du sud et ceux dit du nord pour le tourisme, et la différence entre le premier plateau et la plaine ou la montagne pour l’agriculture. De la même manière, ceux qui commercialisent le produit fini à des consommateurs de fromage ou de voyages, ne sont pas ceux qui fabriquent la matière première de ces produits, que ce soit des producteurs de lait ou d’excursion.
Les nouveaux commerçants !
Il existe une constante dans le capitalisme qui s’est amplifiée à l’échelle mondiale depuis les années 2000, on l’appelle parfois uberisation. On pourrait simplifier en disant que le bénéfice de ce nouveau business-model va essentiellement à ceux qui mettent en relation le vendeur avec l’acheteur. C’est celui qui encaisse - il ne vend même plus - qui gagne le plus. Ce n'est ni celui qui vend, ni celui qui produit. Même s’il a pris des proportions planétaires, le phénomène n’est pas nouveau, c’est le même dans la grande distribution depuis 50 ans, ou encore chez les négociants du temps des colonisations. Même si à ces époques le vendeurs était encore celui qui encaissait aussi. Le lien entre le consommateur et le producteur existe toujours mais il est la plupart du temps relié via le “commençant”. Et c’est ce « via » qui rafle la mise !
Produire pour vendre et vendre pour produire
Il existe tout de même des exceptions à la règle, ceux qui ont réussi à maîtriser la chaîne depuis la production jusqu’à la vente, et ce ne sont pas - que - les nouveaux éleveurs de chèvres dans le Larzac. Les fabricants de voiture comme Mercedes, les viticulteurs jurassiens comme à Château-Chalon ou les fournisseurs d’accès comme Orange en sont quelques exemples. Bien sûr eux-même ont des fournisseurs, de pneus, de bouteille ou de câble, mais ils assemblent et transforment ces différentes pièces pour obtenir un produit fini. Alors que les logisticiens comme Amazon, les distributeurs de Comte comme Juraflore ou les agences de voyage comme … ne produisent rien. Ils sont pourtant les plus riches dans leur domaine, ils exploitent une production qui ne leur appartient pas, ils sont, et c’est paradoxale, tributaires d’un tiers dans l’essence même de leur activité. Ils se sont construits sur des fondations qui ne sont pas les leurs…
Pourtant, produire ce que l’on vend et vendre ce que l’on produit permet une évolution saine et rationnelle de l’activité humaine. Lorsqu'on produit, on respecte sa propre production. Si on ne produit pas on aura tendance à essayer d’abuser, de dominer le tiers qui produit pour vous. La connaissance de son propre produit permet de le vendre correctement sans tromper le client. Enfin, produire et vendre en même temps demande de gros efforts et de nombreuses connaissances dans plein de domaines différents, ce qui ralentit considérablement le développement de l’entreprise - ça c’est positif ! - et donc, évite une croissance démesurée.
Ils veulent que tu utilises un nouveau tracteur
On le sait les paysans se lancent à corps perdu dans la surproduction attirés par l’appât du gain et les perspectives de croissance. Ils sont aussi et surtout surendettés. Car pour produire plus, il faut des outils performants, des intrants toujours plus agressifs, il faut des tracteurs et des machines dernier cri. Ses amis de l’administration et les banques sont de mèche, ils soutiendront les investissements car il faut aller de l’avant ! Allez devant quoi ? C’est la course à l’échalote, la règle de la croissance, au détriment des humains et de la planète, maintenant on en est sûr.
Moins vite, moins fort
…en communauté avec tous, pour le bien de tous. C’est une toute autre logique. Que ce soit pour cultiver et nourrir les humains ou les faire se rencontrer lors de voyages - les nourrir aussi, mais de connaissances - la problématique est la même. Nous devons nous organiser nous même, ne pas faire confiance à ceux qui nous font miroiter des millions, car cette course vers la croissance infinie en plus d’être illusoire est avant tout un objectif d’enrichissement pour ces distributeurs et pas pour nous, producteurs. Tant que l’objectif sera de gagner de l’argent, on aura perdu, tout. Notre croissance à nous elle doit être mesurée, indépendante, solidaire. C’est la nôtre, on doit la maîtriser de bout en bout. De la première graine à la satisfaction du consommateur, l’objectif n’est pas de s’enrichir mais d’enrichir. C'est-à-dire satisfaire un vrai besoin, LE besoin essentiel pour l’homme. Il consiste à procurer du bien vivre ensemble, à faciliter le respect, à générer l’entraide. Si notre métier de voyagiste va dans ce sens, tous ensemble, alors on a encore un avenir.