Le pare-brise de la Chevrolet

Tant que le tourisme se résumait à vendre une place de train ou d’avion, de louer une voiture ou une chambre d’hôtel, tout allait bien : pas de fabrication, pas d’industrie. Mais si l’on commence à parler de sur-mesure, les choses commencent à se compliquer.
Le pare-brise de la Chevrolet

Rationalisation de la production et standardisation des composants

On me demande souvent comment ces vieilles américaines de plus de 80 ans circulent encore à La Havane… ? Leur secret est qu'elles sont indéfiniment restaurables, notamment grâce à certaines pièces qui se fabriquent encore. Et s’il est toujours rentable de fabriquer ces pièces, c’est qu’elles sont communes à différents modèles et marques. Ainsi le pare-brise d’une Chevrolet 55 s’adapte au modèle de la même année de Pontiac, Oldsmobile ou encore Buick. Le secret de la longévité de ces véhicules est dans la standardisation de certaines de leurs pièces.

Le phénomène était courant en France aussi à la sortie de la guerre. L’UFA (Union Française Automobile), avec Renault Citroën et Peugeot, utilisaient des pièces communes pour leurs modèles pourtant largement concurrents. Aujourd’hui PSA, Fiat, Volkswagen appliquent toujours la même stratégie avec des marques concurrentes qui utilisent les mêmes pièces pour la fabrication de véhicules différents. Différents, mais pas tant. Les différences sont surtout marquées sur les finitions, celles que verront le client final et qui positionneront le produit sur un marché spécifique avec telle ou telle marque. C’est au niveau de la comercialización (B2B) que le véhicule est réalisé sur-mesure en fonction des critères de la marque. Il existe même des différences sur les produits au niveau du client final (B2C) à travers les fameuses options proposées au moment de l’achat chez le concessionnaire. Les clients peuvent demander une voiture avec différents niveaux de motorisation ou de finition. Donc partant d’une base commune, fabriquée sur les mêmes chaînes de montage, il est possible d’obtenir des voitures différentes selon les marques et même au niveau des voitures elles-mêmes.

Et dans l’industrie du tourisme, comment ça se passe ?

Justement, dans le tourisme, il n’y a pas d’industrie proprement dite, sinon une pléthore d’artisans, tous différents, travaillant dans leurs petits ateliers avec des outils tous différents, à l’opposé des grandes industries de fabrication, et notamment celle de l’automobile. Et pourtant on parle bien d'industrie du tourisme, en désignant les grands tour-operateurs brassant des millions d'euros et de voyageurs. Mais qu'elle est donc cette activité économique qui parait si puissance et qui pourtant ne fabrique rien ? Peut-on l'appeler "industrie" ?

Tant que le tourisme se résumait à vendre une place de train ou d’avion, de louer une voiture ou une chambre d’hôtel, tout allait bien : pas de fabrication, pas besoin d’industrie. 

Mais si l’on commence à parler de sur-mesure, c'est-à-dire de production de voyages, soit pour une marque en particulier, soit pour un client spécifique, les choses commencent à se compliquer. On se retrouve avec les mêmes problématiques que les constructeurs de voiture, d’il y a 75 ans : il faut rationaliser la fabrication et standardiser les composants. 

Hors l’industrie - l’artisanat - du tourisme n’a absolument pas choisi cette stratégie. Elle est restée avec des artisans-réceptifs fabriquant à la main tout et n’importe quoi. Et finalement, pourquoi pas ? La stratégie a ses avantages : les artisans-réceptifs sont facilement remplaçables, dociles, flexibles et par-dessus tout, ils ont ce côté artisanal et humain qui plaît tant aux voyageurs. Par contre lorsque le business-model du distributeur - comme celui des apporteurs d’affaires type Evaneos - dépend fortement du travail du réceptif, qui on le rappellera ici : réalise, produit et vend le voyage, il devient « dangereux » - disons difficile - de contrôler cette activité de distributeur, devenue trop indépendante de ce tiers artisan. L'autre difficulté est induite par le manque de standardisation de la production, justement ce qu'avaient développé les constructeurs dans les années 50. Contrôler la fabrication permet de rationaliser les produits et donc les marques, de positionner correctement ces produits sur les marchés et ainsi de les rendre cohérents entre eux. Sinon, c’est la pagaille.

Pourtant aujourd’hui on ne voit pas forcément de désordre sur les marchés du tourisme. Tout le monde est à sa place : les uns vendant du haut de gamme sur-mesure les autres du thématique, à pied ou en vélo, et surtout, particularité du marché français, il y a énormément de petites agences indépendantes avec une bonne clientèle travaillant avec des artisans réceptifs qui leur ressemble… Mais il suffira d’un seul investisseur qui sente le filon et tout ce marché s’écroulera, balayer par la rationalisation de l’activité. Je l’ai vécu dans l’optique, ça arrivera au tourisme, simplement et irrémédiablement poussé par les nouveaux comportements d’achat (du sur-mesure). On pourrait même dire que la transition a commencé. Le sur-mesure du tourisme est récent, mais il a déjà mobilisé bien des capitaux. Au départ il y a 20 ans, c’était Voyageurs du monde et maintenant c’est Evaneos. Le premier en s’intéressant à la production et le second en essayant d'organiser les réceptifs.