Ça fait peur
Les agences réceptives qui accueillent les voyageurs dans leur pays doivent faire face à l’angoisse que génère le voyage parmi ces visiteurs... et se sont les plus courageux, car la plus grande partie des candidats au voyage ne sauteront jamais le pas, ils n’oseront pas venir. Ils ont été dissuadés par ce qu’ils voient, lisent et écoutent sur le pays qu’ils auraient pourtant aimé visité.
Mais de quoi a-t-on si peur ?
D’à peu près tout, mais s’il fallait résumer : on a peur d’être seul face à la mort. Donc on a peur d'être seul et on a peur de la mort. Les deux sont intimement liés. Peur de ne pas joindre les deux bouts à la fin du mois, peur pour ses enfants à l’école, peur de ne pas pouvoir assumer ses parents vieillissant… en plus de toutes les peurs périphériques matraquées à longueur de journée par les médias : Trump, Poutine, le climat, la politique…, toutes ces craintes nous ramènent au fait que nous sommes seuls face à ces obstacles, et que si nous ne les franchissons pas, nous pourrions bien en mourir. C’est inconscient et exagéré, bien sûr.
On peut néanmoins constater un comportement aujourd’hui largement partagé. Il s’articule autour de l’individualisme. Son chez-soi est le seul espace rassurant, même si on y vit seul, car de nos jours la famille s’en est éloignée. L’espace individuel rassure : seul j’ai peu d'efforts à faire, je n’ai pas à être social quand je n’en ai pas envi, et surtout, je ne me fais pas peur à moi-même ; ce sont les autres qui me font peur. Ces “autres” que je ne connais pas. La peur est individuelle. Par opposition, à plusieurs on a moins peur ; le regroupement humain peut rassurer les individus qui le composent. C’est paradoxal : on a peur des autres, mais seuls, ces autres me permettraient de ne plus avoir peur. Alors qu’on a jamais eu autant d’accès aux autres, grâce à Internet, aux transports, au développement des voyages, on a jamais eu aussi peur de rencontrer les autres. Et personne pour nous rassurer. C’est un phénomène nouveau, alors que nous avons perdu tout ce qui nous rattachait aux communautés (réelles). La religion nous rassemblait et nous disait : “n’ayez pas peur de mourir, Dieu vous attend”. Puis la science et les Lumières nous dirent : “N’ayez pas peur de Dieu, tout s’explique même la mort”. Et dans la continuité, l’Etat providence nous orienta : “n’ayez pas peur de travailler, on vous donnera des vacances et une retraite, on vous assurera pour attendre la mort en toute sérénité”.
L’une des innombrables conséquences du comportement individualiste, est qu’il attise les peurs. On parle d’une peur collective, mais les peurs sont individuelles : “sauf qui peut” signifie “chacun pour soi”. On peut avoir la même peur que son voisin mais c’est la nôtre. Au contraire, le réconfort nécessite d'être plusieurs. Le groupe génère du réconfort. Partager, échanger, rencontrer les autres et vivre parmi un groupe, que ce soit une famille ou un village, certes oblige à certains efforts, mais à la longue c’est de faire partie de quelque chose qui permet d'accéder au bonheur.
Et le rapport avec le voyage ?
S’il y a bien une chose qui fait peur, c’est voyager. L’angoisse de partir de chez soi, celle de monter dans un avion, d’arriver en terre inconnue avec une langue, une culture et une nourriture différentes. C’est grisant et ça fait peur.
Mais en même temps on se sent rassuré - un peu - parce que le voyage est “organisé”. On n'est pas seul. Des gens, même si on ne les connaît pas encore, savent que nous arrivons et ils seront là pour nous accueillir. Cet accueil, et ce voyage en général, est organisé en grande partie par nous : les réceptifs. C’est notre raison d’être. Notre métier consiste à rassurer en permanence les voyageurs qui nous visitent.
Mais plus ça va, plus les voyageurs arrivent avec la peur au ventre. Et parfois c’est bien difficile de les rassurer. Pourtant on ne voyage pas pour se faire des frayeurs. Si vous avez prévu d’aller à Cuba et qu’on vous dise avant de partir : pas d’électricité, pas de carburant… On pense immédiatement qu’on n’est même pas sûr de rentrer si les avions sont privés de kérosène ! “On pourrait rester prisonnier dans un pays inconnu loin de… notre chez-soi, ça peut arriver, on l’a vu dans les médias” !
“Ridicule” : C’est le point de vue des cubains, qui reçoivent des voyageurs et surtout qui vivent tous les jours dans ce pays qu’on s'apprête à visiter. Tous les autochtones de tous les pays sont confrontés en permanence à tous ces diffuseurs qui parlent de leur histoire, de leur culture et leur société comme s’ils la connaissaient. Qu’ils soient professionnels de l’information ou non, ceux qui publient des images et des textes sur un pays sans y résider diffusent forcément de la peur, car la peur vient avant tout de l’ignorance.
Comment font-ils ces cubains, sans carburant et sans électricité pour ne pas avoir peur ?
Probablement qu’ils ne sont pas seuls. Certains d’entre eux, si, sont seuls et ont donc peur aussi. Mais la majorité s'organisent encore en communauté, en groupe. Ils ne sont pas submergés de pseudo-informations, ils vivent encore en famille, ils s'entraident entre générations et entre voisins. Et surtout il y a le soleil !...
C’est plus facile d’avoir moins peur avec la chaleur. La chaleur a comblé la moitié de nos peurs ancestrales. On ne meurt pas s’il ne fait pas froid. La nature est aussi plus généreuse dans un pays chaud, les plantes et les animaux prospèrent, ils nous nourrissent. Et aujourd’hui l’énergie solaire est une alternative efficace surtout s’il y a beaucoup de soleil comme à Cuba. Si Cuba était en Sibérie, il y a longtemps que le pays aurait disparu… ou peut-être que Poutine serait venu en aide !
Le plus important pour contenir ses peurs reste la chaleur humaine.
Le groupe humain est la seule force qui rassure vraiment. Il faut donc des rassembleurs. La politique, la science, l’Etat, le sport et pourquoi pas le voyage… Qu'importe, il faut un enjeu et des idées communes qui permettent aux membres du groupe de ne pas se sentir seuls face à leurs peurs. C’est le regroupement qui a permis à l’humanité de se développer. Malheureusement, se regrouper demande des concessions que bien des individus aujourd’hui ne souhaitent plus faire. Ils préfèrent s’orienter vers un autre type de regroupement : les réseaux virtuels, qui n’ont rien de sociaux malheureusement. C’est là où prolifèrent les marchands de peur comme les extrémismes, politiques ou religieux. Car la peur vient aussi et avant tout de la méconnaissance. Connaître, reconnaître, apprendre, s’ouvrir l’esprit sont autant d’antidote à la peur. Et dans cette démarche, chercher à connaître les autres concentre deux principes contre la peur : créer des relations humaines pour constituer des groupes, et à la fois, apprendre, sortir de l’ignorance principale génératrice des peurs.
Alors on a peur, simplement peur d’être seul et devoir survivre seul, on a peur par ignorance, parce qu’on ne connaît pas, ou pire parce qu’on croit connaître. À Cuba et dans bien d’autres pays, il existe encore la solidarité du groupe qui permet d’évacuer ces peurs et de vivre malgré les difficultés matérielles. Une adversité qui effectivement pourrait paraître insurmontable pour un individu seul mais qui est supportable pour le groupe.